Elle lui évoqua un reptile prédateur que son père et son frère avaient tué un jour dans le Chenal de Narabal, un animal lisse et allongé, aux mouvements lents, avec des griffes recourbées et une grande bouche à la forte denture. Mais à mesure qu’elle s’approchait, elle vit que l’être vivant avait une conformation vaguement humaine, avec une tête ronde et massive, de longs bras et des jambes puissantes. Elle se dit qu’il était peut-être mort, mais il remua légèrement à son approche et se mit à parler.

— Je suis blessé, dit-il. Je me suis conduit stupidement et maintenant je le paie.

— Pouvez-vous remuer les bras et les jambes ? demanda Thesme.

— Les bras, oui. J’ai une jambe cassée, et peut-être les reins. Voulez-vous m’aider ?

Elle s’accroupit et l’étudia attentivement. Il avait vraiment l’air reptilien, avec des écailles brillantes et un corps lisse et ferme. Il avait des yeux verts et froids qui ne cillaient absolument pas ; sa chevelure était une curieuse masse d’épaisses boucles noires qui se tortillaient lentement, comme animées d’une vie propre ; sa langue était une langue de serpent, rouge vif et fourchue, qui allait et venait constamment entre les lèvres étroites et minces.

— Qu’êtes-vous ? demanda-t-elle.

— Un Ghayrog. Avez-vous entendu parler de ma race ?

— Bien sûr, répondit-elle, bien qu’en réalité elle n’en sût pas grand-chose.

Toutes sortes d’espèces non humaines s’étaient installées sur Majipoor depuis une centaine d’années, toute une ménagerie d’étrangers invités par le Coronal lord Melikand parce que les humains n’étaient pas assez nombreux pour remplir les immensités de la planète. Thesme avait entendu dire que certains étaient dotés de quatre bras, que d’autres avaient deux têtes, qu’il y en avait de minuscules avec des tentacules et ceux-ci, à la peau squameuse, à la langue et aux cheveux de serpent, mais aucun de ces êtres venus d’ailleurs n’était encore arrivé jusqu’à Narabal, une ville au bout du monde, aussi loin de la civilisation que l’on pouvait aller.



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