
Au début, elle pensait aller à Narabal à peu près une fois par semaine pour acheter des produits de base, choisir des livres et des cubes nouveaux, assister de temps à autre à un concert ou à une représentation, ou même rendre visite à sa famille ou à ceux de ses amis qu’elle avait encore envie de voir. Pendant quelque temps, elle alla effectivement assez souvent en ville. Mais c’était une marche qui la rendait moite de sueur et qui prenait une demi-journée ou presque, et au fur et à mesure qu’elle s’accoutumait à son existence retirée, elle trouvait Narabal de plus en plus bruyante, de plus en plus perturbante, et rares étaient les avantages qui contrebalançaient les inconvénients. Là-bas les gens la regardaient en écarquillant les yeux. Elle savait qu’ils pensaient qu’elle était excentrique, voire un peu folle, qu’elle avait toujours été une nature singulière et était devenue bizarre, vivant là-bas toute seule et s’élançant d’arbre en arbre. Ses visites se firent donc plus espacées. Elle n’y allait que lorsque c’était indispensable. Le jour où elle découvrit le Ghayrog blessé, elle n’avait pas mis les pieds à Narabal depuis au moins cinq semaines.
Elle errait ce matin-là dans une zone marécageuse à quelques kilomètres au nord-est de sa hutte, ramassant des champignons jaunes et parfumés connus sous le nom de calimbots. Son sac était presque plein et elle envisageait de faire demi-tour quand elle aperçut quelque chose d’étrange à quelques centaines de mètres de là : une étrange créature à la peau d’un gris luisant d’aspect métallique et aux membres épais et tubulaires était étendue par terre dans une posture disgracieuse sous un grand sijaneel.
